
Fallait s’en attendre : un moi seulement après le sommet du jeune Jordan Romero (13 ans), les autorités chinoises ont décidé de mettre un âge minimum (et maximum) sur la plus haute montagne au monde. Il sera dorénavant interdit de s’aventurer sur la montagne sans avoir atteint l’âge de 18 ans. Comme le côté népalais est déjà inaccessible aux moins de 15 ans, Romero conservera probablement son record pour un sacré bout de temps. La Chine a aussi profité de l’occasion pour imposer un âge maximum de 60 ans pour les tentatives de sommet sur l’Everest (sauf si un avis médical prouve les capacités physiques du grimpeur). Je pense que c’est une bonne chose, mais d’autres sont convaincus du contraire. Quel est votre point de vue sur le sujet? En avez-vous un ou bien est-ce un sujet trop ‘pointu’ pour vous? Avant l’imposition de cette limite d’âge, j’ai écrit ceci dans mon dernier éditorial de la revue Espaces :
Si jeunesse savait…
Avant même que Jordan Romero (13 ans) n’atteigne le camp de base de l’Everest, le débat faisait rage dans le monde de l’alpinisme concernant la folie de son aventure. Dans un texte publié sur un blogue, Drew Simmons (un relationniste spécialisé en plein air) a résumé ce que beaucoup d’entre nous pensaient tout bas : « Faire l’ascension de l’Everest à 13 ans serait comme avoir des relations sexuelles avec Jessica Simpson à 13 ans. Oui, c’est techniquement possible, mais est-ce que ça ne placerait pas la barre trop haute pour le reste de votre vie ? »Risquer sa vie aussi jeune pourrait presque être considéré comme un manque de vigilance parentale. Mais le jeune Romero a déjà gravi le Kilimandjaro à 10 ans, l’Aconcagua à 11 et le Denali à 12… avec son père. Maintenant qu’il a conquis l’Everest, Jordan Romero deviendra bientôt le plus jeune aventurier à avoir grimpé la couronne des sept sommets.
Et il n’est pas le seul à vouloir battre les records d’âge établis. En 1968, un Britannique de 29 ans a réussi une circumnavigation de la planète en solitaire et sans escale. L’an dernier, deux Américains de 17 ans ont réitéré cet exploit. Et en avril dernier, Jessica Watson a fait la même chose… à 16 ans ! Presque au même moment, Katie Spotz (22 ans) est devenue la plus jeune personne à ramer en solo à travers l’océan Atlantique en 70 jours. Pour sa part, l’aventurier bien connu Mike Horn a guidé ses enfants de 15 ans au pôle Nord. Devenir le « plus-jeune-a-avoir-fait-cette-aventure-impossible » est presque devenu une mode.
Mais il y a un piège : ces tentatives de records en bas âge possèdent une date butoir urgente. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut réessayer l’an prochain si tout ne se déroule pas comme prévu. Et cela constitue une voie dangereuse. Lorsque Jessica Dubroff (7 ans) se préparait à devenir la plus jeune à voler d’un bout à l’autre de l’Amérique en 1996, son avion s’est écrasé juste après un décollage d’entraînement durant une forte tempête. Maintenant, plus personne ne peut obtenir une licence de pilote de la FAA avant 17 ans. Et quand un jeune népalais de 15 ans a perdu cinq doigts en tentant de grimper l’Everest, le gouvernement a imposé un âge minimum (16 ans) pour tenter l’ascension. Heureusement pour les « chasseurs de records », la face nord du côté de la Chine est encore ouverte à tous.
Souhaiteriez-vous pousser votre propre enfant dans ce genre d’aventure? Probablement Sûrement pas. Pour ma part, je n’étais résolument pas dans un état d’esprit à entreprendre une expédition au pôle Nord ou au sommet de l’Everest lorsque j’avais 15 ans. Je n’avais encore jamais mis les pieds sur un voilier ni l’idée d’en faire voguer un autour du globe. Notre société pose diverses limites pour protéger les jeunes d’eux-mêmes : pas de vote ou d’alcool avant 18 ans, ni de sexe avant 16. Ces limites d’âge sont définies parce que nous pensons collectivement qu’elles représentent des étapes dans le développement de la maturité psychologique. Mais en cette ère de Youtube, nos jeunes sont accros à la célébrité rapide. Et ils veulent tous l’obtenir. Pour attirer l’attention des médias et obtenir des commanditaires pour le reste de sa vie, risquer sa peau est probablement la meilleure façon d’y arriver. Pourtant, qu’arriverait-il si quelque chose tournait mal? Est-ce que leur niveau d’expérience est suffisamment élevé pour les sauver d’une situation dangereuse? Ces jeunes explorateurs sont confrontés à de réels dangers et ils risquent leur vie, comme tout autre aventurier.
Mais ces jeunes prouvent aussi que ce qu’ils accomplissent est réalisable. Est-ce que la vie ne devrait pas être aussi facile que cela : se fixer un objectif et tenter de toutes ses forces de l’atteindre? Lorsque nous vieillissons, les responsabilités viennent trop facilement se mettre en travers de notre désir de déplacer les montagnes. La plupart d’entre nous n’ont pas encore saisi cette chance d’atteindre nos rêves secrets. Si ces enfants possèdent un niveau de souffrance égal à leurs aînés, s’ils ont ce pouvoir mental de surmonter la peur et les dangers, pourquoi devrions-nous les retenir? Est-ce que laisser ses enfants partir à l’aventure de la sorte sans craindre la catastrophe pourrait se généraliser? Probablement pas. Mais n’est-ce pas fantastique que notre jeunesse aime aussi fort que nous les joies du plein air?
– Christian Lévesque, rédacteur en chef
Twitter: @chrislevesque

